Mode mineur et représentation photographique / extraits

Posted: June 26th, 2011 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge, PERFORMANCE — théories et pratiques | No Comments »

Babu entre dans la pièce. Il est de nature très discipliné : c’est le plus âgé de la fratrie. Il a l’habitude de prendre en charge les autres. Son statut d’aîné fait de lui l’enfant à qui l’on demande d’avoir une attitude la plus responsable. C’est lui qui est chargé de faire les courses à l’épicerie : un lui confie de l’argent. Il est autorisé à entrer et sortir. Babu a parfaitement conscience de la hiérarchie. Il est dans un rapport de totale domination avec Issac. Il lui doit la vie. Il s’en souvient. Il lui obéit et est de nature très appliquée. Quand il entre dans la pièce pour la séance de photo, il est plutôt timide: Il attend que je lui donne un ordre, chose que je voudrais éviter. Je lui explique qu’on va faire une série d’images. Il a déjà manipulé l’appareil photo. Il a déjà vu certaines images que j’ai faites de lui sur l’écran de l’ordinateur ou sur l’écran LCD.
Il interprète la situation comme un exercice assez rigide de prise de vue chez le photographe. Il commence par s’asseoir sur le drap blanc. La première image montre qu’il est mal à l’aise, son visage est crispé, il pose. Il cherche à m’offrir un « beau portrait ». Je lui explique que ce n’est pas ce que je souhaite, qu’il est libre de faire ce qu’il veut : n’importe quoi. Il commence par faire l’oiseau, il agite ses bras. Je comprends qu’il fait l’acteur. Il se met en scène, entre dans la peau d’un acteur de cinéma Tamoul, agite ses mains comme on le fait dans les chorégraphies de film. Je luis dis que je ne peux pas saisir son mouvement : Il bouge trop vite. La lumière n’est pas assez forte et comme il a la peau sombre, je suis obligée de ralentir la vitesse d’obturation pour pouvoir saisir les expressions de son visage, ce qui ne me permet pas de saisir le mouvement de ses mains avec netteté. Comme pour se faire pardonner du trop plein d’énergie qu’il avait montré dans l’acte de mise en scène, il se transforme en ange. Il croise ses deux mains sur le cœur avec un sourire, ferme les yeux en signe de prière. Fait-il le voeu d’être meilleur ? il les rouvre puis me sourie à nouveau. Je le félicite. Fier de lui il me fait le signe de l’armée l’air indienne. Les deux doigts de la main droite joints sur la tempe, il sourit avant de n’avancer la main d’un geste énergique. C’est un conquérant. Puis repositionne ses mains en signe de prière. Les deux mains jointes, c’est d’abord le Namaskar que l’on voit apparaître, le salut des dieux hindous. Les deux paumes jointes au niveau du thorax, le regard fixe, un sourire qui remonte à égale distance du menton et des oreilles et qui s’achève sur la ligne verticale qui court depuis le milieu de son sourcils, il incline très légèrement la tête vers le bas. Salut. Puis il transforme son geste en prière. Il lui suffit de redresser la tête, de diminuer la largeur de son sourire. De prendre un air évaporé. Son regard part au-delà de l’acte de l’interaction de lui à moi (dans le salut / photo 1) il met en présence l’au-delà. Dieu est parmi nous. C’est en tous cas ce qu’il me signifie.

Puis il part de nouveau dans le jeu. Il tire la langue. Il tire la langue à Dieu ? Ce n’est en tous cas pas à moi qu’il s’adresse : il regarde à sa droite, un autre, imaginaire. Il reprend son air d’enfant sage dans un plissement de paupières, il signifie à cet autre, invisible, sa complicité. Par ce geste, il marque un signe d’appartenance au monde imaginaire qu’il faisait apparaître tout à l’heure. Sa complicité signifie le jeu d’interaction qu’il y a entre lui, et le monde invisible qu’il appelle. Si ce monde lui appartient, car c’est sa chimère, il appartient en retour à ce monde, avec qui il crée un climat de paix. Retour caméra. Babu est revenu de sa promenade imaginaire. Il me regarde de nouveau. Et repart dans sa fabulation d’acteur des studios de Madras. Il mime le geste de l’acteur Vijay, dans une des chorégraphies célèbres du box office des studios de Madras. Je le laisse faire mais je lui fais comprendre que ce n’est pas ce que je cherche. Même si le studio est une « copie » de la réalité, ce n’est pas une « copie » du monde de cinéma que j’attends de lui. Je veux qu’il soit acteur, lui-même. Il se reprend. Il prend la pose de nouveau, de manière assez sage. Il prend la pose de la chanson dring dring qu’il chante avec les autres enfants du foyer. C’est une chanson qu’Issac leur a apprise. Ils se penchent, d’un côté sur l’autre, chantant « dring, dring, dring » et miment un appel téléphonique. C’est ce que fait ici Babu. Il se penche sur le côté droit (comme commence la chanson) puis écoute, il me regarde en souriant. Il se ressaisit. Peut-être se souvient-il de l’énoncé, faire quelque chose de libre. Il se met à danser. Il balance sa main droite, doucement, vers l’avant, ce qui me permet de saisir son geste avec netteté. Pourtant il oublie presque aussi vite la contrainte de la lenteur. Il balance son corps vers l’arrière d’un mouvement rapide qui rend son image floue. Puis décide de reprendre sa chorégraphie avec ses mains un peu comme un danseur de Hip Hop, il agite ses bras, les doigts écartés. Il a l’air satisfait, il sort de la chorégraphie en un nouveau salut de l’armée. Il se saisit alors d’un des instruments de musique qui sont disposés à ses pieds. C’est un maracas à manche, recouvert d’un filet de perles. Babu le connaît car il l’a déjà manipulé lors de « l’atelier musique » qu’un ami indien est venu animer la semaine précédente. On entre de nouveau dans la duplicité de l’espace de jeu. Pendant que Babu joue au jeu de la photographie avec moi, il joue également, tout seul, au jeu de l’instrument. Il frotte le maracas et le secoue. A force de l’agiter il lui trouve une nouvelle fonction. Il se l’approprie, d’un geste il le rapproche de son torse puis le tend, le rapproche de nouveau puis le transforme tout à coup en une sorte de gourdin ou de batte de baseball. S’en fait une guitare puis le secoue de nouveau. C’est l’arme de Bhima, le héros du Mahabharata. Et Babu se transforme alors en chromo. Babu a fini de jouer avec le gourdin, il se saisit à présent de la casquette. Il reproduit à nouveau une image qu’il connaît. Entre l’enfant charmeur des pages de magasines pour vêtements, le danseur de hip hop, il tranche finalement pour endosser la peau du joueur de baseball. Il tient une batte imaginaire. Prend la pose de l’attrapeur. Attrape la balle, la range quelque part entre sa chemise et son estomac. Puis, fier de lui, prend de nouveau une pose fixe. Pour déstabiliser son jeu de mise en scène de mimes successifs des choses qu’il connaît, je déplace le cadre. Je m’accroupis par terre. C’est lui le grand à présent. Il sourit. Il joue de l’ombre que place la lampe sur son visage. Fait le pitre. Clin d’oeil, il se retourne la bouche. Temps de pause. Il me regarde. On sent qu’il est content du jeu. On lit également l’hésitation s’inscrire sur son corps en une demi posture penchée vers l’avant. Il se laisse aller au doute : que faire ? Il me regarde de nouveau, il attend que je lui indique quelque chose, un signe. Je me rapproche de lui pour saisir son mouvement. C’est un mouvement du mode mineur de Piette. C’est exactement ce que je cherche. Son inexpression. L’instant liminal entre le jeu et le rien. Il joue encore, il est encore en scène, avec la casquette. Mais il n’est rien du tout. Il lève le doigt, en une adaptation du salut de l’armée ; il me fait signe qu’il a compris. Pause, je lui montre les images que nous avons fait ensemble. Il rit de se voir. Il me montre les images dont il est fier. Je lui montre les images qui m’intéressent le plus. Il reprend sa place de modèle. Cette fois avec la couronne de princesse sur la tête. Nouveau salut de l’armée. C’est l’initiation d’un mouvement de jeu. Il se secoue. Secoue la tête de bas en haut. Création de flou volontaire. Son regard ne quitte pas l’objectif. Il mime la correction de ce qu’il pense être mal agir. Les deux mains sur les oreilles, dans un genre de « oh my god ! » il continue de sourire, le regard droit vers l’objectif. Il joue. Il s’écarte alors de la première ligne d’attitudes hiératiques. Il décale son bras droit vers l’extérieur, l’accompagne de son regard. Le visage fixe. Il entame un début de chorégraphie personnelle. Il repositionne sa couronne sur la tête. C’est comme s’il avait compris ce que signifiait le port de la couronne : qu’il était roi. Il pose ses deux mains sur le coeur en signe de remerciement, reprend la pose de l’ange, ajoute tout ce qu’il peut de sincérité à son regard, puis ferme les yeux et m’envoie un baiser sans bouger de sa place. Il s’agite, il efface l’image de l’ange dans un mouvement de flou volontaire. L’ange revient. C’est un ange farceur. Toujours dans la même position, les deux mains croisées sur le cœur, il esquisse un nouveau clin d’œil. Sa bouche transforme son baiser en grimace. Il se reprend tout à coup, comme surpris par sa propre image. Il prend l’air étonné. Le regard fixe, ses mains sont redescendues au niveau de la ceinture il hausse les sourcils. Sa bouche se tord à demi à droite et remonte vers son oreille. Son thorax se gonfle et lui donne ce léger mouvement de recul propre au sursaut. Alors qu’il cherche un autre jeu, une nouvelle incarnation, Babu penche son épaule gauche vers le sol alors qu’il relève son menton. Sa posture exprime le doute. Il ne s’offre pas complètement. Le mouvement de la tête inverse au reste du corps exprime le doute. C’est de la coquetterie, dirait Piette. Babu est narcissique. Face à l’objectif c’est une certaine image de lui-même qu’il désire. Il se fait un clin d’œil à travers la caméra. Le désir qu’il a de se voir jouer, fait d’ailleurs disparaître ma présence. C’est l’objectif qu’il regarde, pas moi. Il revient assez vite à notre jeu. Il me sourit. Il applaudit. Il prend l’air content. Puis il se saisit du tambourin. Son regard insiste, comme si son absorption par l’objectif allait l’aider à trouver de nouvelles règles. Il s’empresse de se faire un chapeau avec l’instrument qui n’a pas de peau. Il le passe par-dessus sa tête puis le porte en collier. Passe ses mains à travers du cerceau, il joue au prisonnier qui a les mains prises. Puis au magicien : en un tour, il se délivre. Ressort ses mains du cercle du tambourin. Se sert un verre d’eau alors qu’il s’est déjà emparé des lunettes de soleil pour jouer à autre chose. Il reprend le tambourin et pose comme sur l’une des nombreuses photos que l’on voit pour l’annonce des fêtes de temples. Il pose : le tambourin est sur sa gauche, la main gauche qui le maintient, la main droite qui fait semblant de jouer. Il ne sourit pas, il est sérieux. On est dans la reproduction d’un certain type d’imagerie. Il se détache de son image de temple puis reprend l’élan d’un nouveau jeu. De nouveau il passe le tambourin autour de son cou, comme un collier. Il l’écarte bientôt de son cou pour jouer au numéro de l’enfant contorsionniste des rues, qui arrive à passer l’intégralité de son corps à travers un cerceau étroit. Il passe ses deux mains à l’intérieur du tambourin, cette fois, comme pour prouver qu’il était en train de faire un tour. Puis il change de jeu. Il reprend le tambourin, cette fois pour s’en servir de cadre pour la tête. Il pose comme s’il posait dans un cadre. Il tient le tambourin à deux mains puis regarde fixement l’objectif. Il penche la tête à gauche, penche la tête à droite, se débarrasse du tambourin puis le fait passer derrière son dos. Il a vaincu l’objet. Place à l’enfant acteur. Il se penche et se repenche, se débarrasse du tambourin. Commence à jouer des lunettes. Il les remonte sur son front, fixant l’objectif comme s’il allait le transpercer de son regard. Il laisse apparaître un demi-sourire qui parle de la dureté de la vie des rues et de la joie d’être présent. Il replace les lunettes sur ses yeux, il peut jouer de nouveau, à présent qu’il a dit la vérité. Il fait monter les lunettes et descendre sur son nez, s’amusant de l’effet d’optique, puis les remonte définitivement pour jouer l’apparition. Il est sorti de son propre jeu pour entrer de nouveau dans le jeu commun. Il est là, présent à l’objectif. Timide, son regard se détourne. Quelqu’un est entré dans la pièce. Il lui sourit. Il revient à notre jeu photographique. Me prête un nouveau regard. Cette fois il joue à notre jeu et à celui de faire la démonstration à la tierce personne qu’il en a bien compris les règles. C’est comme si la présence de l’autre, public, lui permettait de mieux s’immerger dans le jeu auquel nous jouions. Le jeu du portrait. Il siffle. Se met les doigts dans la bouche prenant la pose puis se tord la bouche de la main, comme pour montrer que tout est permis. Ici, on n’est pas là pour être beau, on est là pour être nous mêmes. Il s’amuse lui-même de sa blague. Esquisse un dernier sourire à l’appareil photographique. A ce moment, il est présent à trois types d’interaction :
- le jeu du portrait
- la scène de performance qu’il maintient avec la troisième personne du pubic
- la relation intime qu’il entretient avec son image.

J’arrête là la séance photo avec Babu.



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