Image et anthropologie

Posted: June 22nd, 2011 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

Note d’intention pour une thèse multimédia

J’ai fait mon terrain comme ça, par images.

Mes pensées ressemblent à l’image de la mosaïque , qu’utilise Frédérick Wiseman pour parler de son oeuvre cinématographique.

Sans doute parce que je pense comme ça, par associations d’idées.
Au départ il n’y a rien de très défini, une intuition, peut-être… Je ressens quelque chose que je m’applique à capter. Il y a une image, que j’essaie de rendre plus claire par l’acte d’observation de la pensée. Quand l’image devient plus nette je la trace, je la laisse vivre et je l’observe. Je commence de la dessiner ou de l’écrire sur n’importe quel support, tout dépend de l’objet. Souvent, la multiplicité des supports permet mieux rendre le sentiment attaché à l’image. Il y a des couleurs ou des sons : « ça bouge ». L’idée est vivante.

Pour chaque terrain, parce que j’essayais de les décrire en travaillant les formes, j’ai crée des petits objets multimédias : vidéos – collages sonores – photographies – dessins – peintures – chorégraphies, scénographie, schémas, plans, cartes ou écriture de textes, dialogues, poèmes ou nouvelles.

Avec le théâtre je me suis piquée au jeu, j’ai monté des ateliers (avec les enfants surtout) au cours desquels je faisais travailler les acteurs à l’idée que leur corps était une image, et que la pièce était une image « en train de se faire » ; un image en mouvement.

Mon travail se résume à l’aller-retour permanent entre les formes : image vidéo – photo – performance.

C’est là qu’intervient ce que Tagore nommait « la créativité de la recherche ». Car il ne s’agit plus de documentation mais de composition. Et l’on compose avec les éléments que l’on collecte sous différentes formes, avec pour intention de rendre au mieux, cette idée de matière vive.

J’invitais les comédiens à se mettre en scène dans un certain cadre. Pourtant je veillais à ce que ce soient eux qui décident de l’image qu’ils voulaient donner d’eux-mêmes.
Ensuite à l’édition seulement, je recomposais .

J’ai filé l’ensemble de ce travail de documentation avec des récits de vie, qui prenaient la forme de « portraits photographiques » ou « vidéos », en vue de mettre en scène les « agents » des théâtres ou des arts « alternatifs » en Inde.

J’ai documenté « les lieux » du théâtre : où il s’écrit, se compose ou se joue que ce soient des centres de recherche, des centres d’enseignement, des théâtres de la ville ou des théâtres en plein air.
J’étais partie à la recherche de l’Inde contemporaine, de ses pratiques culturelles, de sa culture « en train de se faire ». J’ai rencontré des photographes, des journalistes, des critiques d’arts ou des galeristes ou des peintres, car c’est du choeur de leurs voix ou de leurs visions multiples qu’émerge cette culture.

Les artistes indiens voyagent beaucoup.
On finit toujours par se rendre visite ou se rencontrer d’une ville à l’autre.
Trivandrum, Ernakulam, Cochin, Thrissur, Calicut, Bombay, Goa, Hyderabad, Delhi, Calcutta, Madras, Madurai, Kanyakumari, Pondi, Varanasi, la vie des artistes indiens se tisse en réseaux.

Alors que je cherchais à saisir une image de « la culture du théâtre en Inde », je me suis demandé à quoi ressemblait le théâtre de village :
Le théâtre de ville
Le théâtre à Dehli
Les matchs d’improvisation à Bombay.

J’ai passé tout le temps d’un festival à la National School of Drama, j’ai pratiqué le kalarippayattu à Trivandrum, je me suis faite étudiante à l’Ecole des Arts Dramatiques de Thrissur, j’ai été accueillie comme artiste en résidence dans la troupe de Kavalam (Sopanam), j’ai travaillé à la documentation ou au montage de certaines productions de Chandradasan, j’ai donné des cours de théâtre pour enfants, j’ai monté un atelier de théâtre de marionnettes d’ombres.
J’ai passé des heures à observer toutes les variations possibles des pratiques des théâtres au Kérala, des fêtes de temps aux hôtels de luxe, pour voir.

Pour savoir qui fait quoi, mais surtout, comment?
J’ai alors procédé à un genre de « catalogue mental » qui reconstituait les liens entre les troupes, entre les comédiens, entre les histoires et variations de pratiques d’une région à l’autre. Des pratiques « contemporaines » du théâtre au Kérala, on ne sait pas grand chose.

En Inde, les savoirs sont régionaux ; seuls les américains tentent un exercice d’overview des théâtres indiens en collaboration avec quelques grands noms du théâtre, tel Ananda Lal .

Il y a beaucoup d’ « activistes » du théâtre en Inde.
J’appelle « activistes » ceux qui sont prêts à tout pour faire du théâtre, sans distinction entre « amateurs » ou « professionnels ». En Inde, à pars lorsqu’il s’agit de théâtre dit « commercial » on ne paie pas sa place pour aller voir un spectacle. La majeure partie des représentations sont données en plein air, ou dans des salles de la ville et au Kérala, on met un point d’honneur à « inviter son public ». Les productions sont financées par des sponsors, qui peuvent être des patrons locaux ou des partenaires industriels

Souvent, les acteurs qui parviennent à faire fortune, par les voies dérivées du cinéma ou de la télévision montent leur propre centre de recherche privé. Ces centres travaillent avec les enfants des environs la plupart du temps. En Inde, le théâtre se veut chose publique, et l’on croit à un « juste retour des choses ». Ce qui vient du théâtre retourne au théâtre. Les acteurs qui font carrière à la télévision retournent « sur les planches » pendant leur temps libre pour monter des ateliers bénévoles .

J’ai cherché des « formes vives inconscientes », dirait Gregory Bateson.

J’ai travaillé avec des troupes qui avaient envie de faire du théâtre pour la joie que leur procurait leur pratique. La forme est souvent « éclectique », pas nécessairement raffinée. A Paris on dirait que c’est « du mauvais théâtre ». Pourtant, au-delà de l’apriori esthétique il y avait des gens.

Des artistes dont le premier talent était le don de soi. C’est ce que j’ai trouvé magnifique : le « faire ensemble », la narration collective d’une histoire que l’on invente au fur et à mesure qu’on se la raconte. C’est ce que j’ai cherché à rendre ici.


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