Entre théâtre et vidéo: un nouvel espace de performance

Posted: June 14th, 2011 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge, PERFORMANCE — théories et pratiques | No Comments »

Lors d’une des séances d’atelier marionnettes d’ombres, alors que j’installe la caméra sur le pied, Babu, d’abord affairé à tenir l’un des éléments du décor : un morceau de carton rectangulaire dans lequel sont découpées des bandes ondulées dans le sens dans la longueur, qui représentent les vagues d’un océan imaginaire. Babu se retourne et utilise l’objet qu’il tient à la main comme élément nouveau de mise en scène. Il détourne alors la fonction première de l’objet : un élément du décor du spectacle de marionnettes d’ombres, pour s’en faire un instrument de musique polymorphe : une flûte traversière, une guitare puis une trompette.

A l’instant où il se retourne, il franchit le pas de devenir acteur : il n’est plus marionnettiste. Il rompt le pacte tacite qu’il avait passé avec Brigitte, les autres enfants et moi. Se retournant, il a ce regard que l’on reconnaît sans peine. C’est celui de l’enfant de la vidéo de famille qui fait « l’intéressant ». C’est celui des adolescents du monde de la télé-réalité. C’est un regard qui cherche à se voir regarder.

Lorsque Babu se retourne, il prend possession d’un nouvel espace de performance. Se mettant au centre du cadre, il se regarde dans le petit écran de la caméra : Il se regarde jouer.

Il joue avec le vent. Le papier léger du carton qu’il tient à la main flotte à l’air libre. Il s’en amuse, comme une star de cinéma. Il se recouvre le visage des bandes de carton. Il joue de l’ombre et lumière et des effets de transparence du plastique. Il se met en scène. Il prend la pose. Il a l’air d’y prendre beaucoup de plaisir.

Au-delà des nouvelles règles du jeu qu’il invente : il rompt les règles du jeu de marionnettes d’ombres pour, créer un nouveau paradigme scénographique. Et alors qu’on jouait des marionnettes, Babu se met tout à coup à écrire un film dont il est le héros. Sa performance, au-delà du contexte de la performance collective du théâtre d’ombres, se fait élément cinématographique.

*

Babu joue avec l’élément du décor en carton, il danse. Son corps se balance au rythme de la musique de Fela. Les trompettes résonnent dans la nuit. Il change de jeu. Il détourne une nouvelle fois la fonction de l’objet — élément du décor — pour s’en faire un instrument de musique protéiforme. C’est d’abord une guitare. La guitare devient flûte traversière ou trompette. Babu hésite. Il joue de la « flûte » pour la caméra. A travers l’objectif, il me regarde fixement. N’est-ce pas son propre regard qu’il cherche ? Il s’impose comme le maître du cadre. C’est d’ailleurs le seul moment de toute la durée de l’atelier où il prend possession de la caméra pour lui seul.

La présence de Babu, face à la caméra, fait d’abord fuir ses camarades. Ils ont envie de regarder la scène. La scène laisse penser qu’ils ont un désir de public, pas d’acteur. Il n’est pas question de participer. Les camarades de Babu prennent le recul nécessaire à l’observation de la scène improvisée. Ils le regardent lui, qui se regarde jouer, dans le petit écran de la caméra.

Babu s’arrête de jouer des marionnettes, pour entrer dans le jeu de la vidéo. Les autres, qui comprennent les règles de ce nouveau jeu, ont tout à coup l’air de vouloir y participer. Ils apparaissent alors, chacun leur tour, dans le champ que Babu a (pré)défini par son occupation du cadre (face caméra).

La nature a horreur du vide. Dinesh entre en scène. A la différence de Babu, cependant, il est pleinement dans le jeu ludens pas le jeu simulacre (Caillois). Il joue avec le tube que Babu s’est inventé comme trompette. Il rit du son trop fort qui lui parvient, amplifié, à l’oreille.

C’est là qu’ensemble, dans leur mouvement contraire : l’un retourné vers le groupe, l’autre, tourné vers la caméra, ils inventent un autre espace de jeu. Un genre d’espace alternatif : un espace entre marionnettes et vidéo. Ils se mettent en scène, comme au théâtre, se sachant être filmés.

Et l’acte de Babu, qui paraissait tout à l’heure effrayant — rompant la règle de l’ensemble — se voit tout à coup absorbé par l’ensemble du groupe. C’est « l’englobement du contraire » dirait Dumont (Homo Hierarchicus, Annexes). Le groupe qui s’empresse d’absorber l’acte de rupture de Babu intègre cet espace nouveau que le « retournement » ou « l’inversion » de Babu a laissé émerger. On recomposer ainsi, l’espace de la performance, désormais dédoublés. On fait du théâtre d’ombre et de la vidéo.

Le « chaos » du départ, issu de l’acte de rupture de Babu, qui refuse tout à coup les règles de l’ensemble pour se créer un espace de jeu propre, invite les enfants à inventer de nouveaux espaces de jeu, de nouvelles formes.


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