Le Théâtre pour enfants au Kerala

Posted: June 10th, 2011 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

une variation de l’art brut [1]

« Quand j’allais au lycée, il y avait un club au village où l’on pouvait jouer aux cartes. On jouait aux échecs, à la balle aux prisonniers ou au cricket. Nous avions aussi une petite troupe de théâtre. Il y avait beaucoup de compétitions dans les villages à l’époque et nous pouvions être amené à aller jouer dans n’importe quel village. Il y avait alors des nuits entières dédiées aux compétitions de théâtre, des pièces de trente minutes se succédaient. Il y avait des juges pour décider de l’attribution de prix : meilleure pièce, meilleur acteur, meilleur metteur en scène…

Ces compétitions de théâtre amateur étaient très répandues dans le Kérala des années soixante dix. C’est là que l’on a vu apparaître de nouvelles formes de théâtre : de nouvelles lectures du genre, de nouvelles façons d’utiliser les masques, le corps, le mouvement, l’espace, toutes ces choses : les formes étaient toujours très libres de leur adaptation. Je ne ratais pas une miette des représentations. Enfant, j’étais déjà complètement passionné par le théâtre. »

Chandradasan[2], Juillet 2006

Cesci, Madurai

L’éducation populaire et le théâtre pour enfants

Le théâtre pour enfant au Kerala, est coordonné par l’action d’agents[3] professionnels du théâtre : qu’ils soient comédiens de formation, metteurs en scène, acteurs de cinéma ou acteurs des réseaux sociaux, du monde de l’audiovisuel, journalistes, sociologues engagés, activistes ou employés par des chaînes de la télévision locale, les agents du théâtre pour enfant sont largement concernés par les questions d’éducation populaire et de progrès social.

Le théâtre, qui ne fait  pas partie du cursus scolaire, reste cependant suffisamment considéré et valorisé comme activité para-scolaire. Il est alors dispensé en clubs de villages ou de quartiers de manière spécifique. La valeur éducative du théâtre est entendue communément au Kérala : si l’opinion s’accorde à reconnaître qu’il favorise les interactions entre divers groupes d’enfants, la prise de confiance en soi, l’exploration du corps et de sa dynamique ou encore la découverte de textes classiques[4], il est d’ailleurs largement encouragé par les panchayats qui lui allouent un petit budget ainsi que des espaces de travail (locaux d’activité para-scolaire). La mise en œuvre se trouve souvent relever de l’initiative d’élèves ou d’alumni[5] de l’école de Thrissur, qui dédie une branche de son enseignement à la spécialisation du théâtre pour enfants (children’s theatre) en troisième année.[6]

Il est fréquent que les membres actifs du théâtre pour enfants se trouvent reliés au « réseau » d’anciens élèves (alumni) de la Thrichur School of Drama, qui depuis sa fondation en 1977, dispense une mention « théâtre pour enfants ». C’est G. Shankara Pillai, inspiré par le théâtre de Jean Vilar, qui en est l’un des initiateurs. Dès les années 70, G. Shankara Pillai animait de nombreux séminaires et ateliers avec pour vocation d’initier les populations défavorisées aux pratiques du théâtre, qui selon lui, cultivait les idées du progrès social ou de l’émancipation des individus. Il est de ceux qui ont fait de la pratique d’un théâtre, un outil d’éducation populaire.

theatre pour enfants

A l’échelle nationale, une politique d’éducation aux arts vivants est mise en place dès la fin des années 80. Il s’agit alors d’organiser, administrativement, le sens de productions culturelles. La direction politique est à la constitution une audience : on crée une démarche culturelle, avec un calendrier d’action, un réseau d’agents et de parrains financiers. Il s’agit de former un public près à recevoir le message du théâtre contemporain, l’une des formes de la pensée moderne. La Sangheet Natak Akademi soutient désormais les initiatives relatives à la production de pièces ou l’organisation de festivals. La National School of Drama organise des « stages » de formation pour adolescents à travers tout le pays.

Au Kérala, G. Shankara Pillai insiste sur l’importance de la constitution d’un public pour un théâtre, outil au progrès social tant attendu :

«  A new, unhibited, non-frequenting section of people were groomed to form a theatre audience and forced to believe that the commercial nonsense offered to them was the real dramatic experience. »

G. Shankara Pillai, 1986

On cherche à créer le goût de « l’expérience dramatique », que l’on veut porter au-delà de l’expérience « commerciale » du théâtre. A l’Ecole de Thrissur, la spécialisation « théâtre pour enfant » est tout aussi fréquentée que l’option de « mise en scène »[7]. La parité des inscriptions met en évidence l’importance que l’on accorde à l’éducation.

Le mouvement du théâtre indien s’inspire du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, qui organisait au Brésil, des « caravanes de théâtre » à but d’éducation populaire. Au Kérala, les exercices proposés par Boal sont largement repris par les agents du théâtre (qu’ils soient metteurs en scène, acteurs, étudiants, animateurs). L’idée est de mettre en scène des moments de la vie sociale en vue de résoudre certains conflits par scène interposée. On adapte les execices proposés par Boal au contexte narratif local.

Libres de toute connexion avec le système académique, nombreuses sont les initiatives d’agents locaux, tel le Sunday Theatre de Gopi Kuttikol ou Mazhavillu (Arc-en-Ciel) de Chandradasan. On a foi en l’idée que le développement social des enfants peut se faire via des activités para-scolaires de groupe. Au cours de l’été 2006, Gopi travaillait à la réalisation d’une chorégraphie en vue de la présenter au Folk dance festival de Trivandrum : le Kerala Thavasam Festival. Une première sélection est opérée au niveau du District, puis une deuxième au niveau de l’Etat. Le premier prix est une bourse de 5000[8] Roupies pour la troupe. Gopi dit qu’avec l’argent du premier prix il pourrait couvrir les frais de déplacement, logement et de nourriture des intervenants venus dispenser des cours de technique aux enfants passionnés par le jeu, les costumes, les chants traditionnels ou l’écriture narrative.

La programmation de festivals stimule la créativité des artistes, qui s’inscrivent dans l’espoir d’être sélectionnés : on veut montrer son travail, dans la presse, à la télévision. Chaque groupe veut développer sa renommée. Les groupes de villages espèrent ainsi se faire construire une petite scène, avec des locaux qui pourraient servir de green room ou de loges. L’organisation des festivals favorise la rencontre de professionnels, qui s’échangent des techniques et des contacts. Le monde du théâtre au Kerala est constitué de multiples ramifications de réseaux artistiques et sociaux, qui travaillent dans une volonté d’amélioration des conditions d’éducation des enfants et adolescents.


[1] De l’art brut pour des enfants pas si brutes que ça

[2] Chandradasan est le metteur en scène et directeur de la troupe : Lokadharmi, et Mazhavillu, à Ernakulam (Edappalli)

[3] Je fais référence à la notion d’agency largement discutée dans les travaux de Judith Butler.

[4] Arguments que je fonde sur les multiples communications de professeurs et pédagogues au cours de mon travail de terrain.

[5] alumni : anciens élèves

[6] J’ai développé ce point au chapitre 2

[7] là où c’est la mention « acting » qui remporte le plus d’élèves adhérents.

[8] Un peu moins de 1000 Euros (en 2011)


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