L’avant-scène, la green room

Posted: May 10th, 2011 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge, PERFORMANCE — théories et pratiques | No Comments »

La dernière répétition touche à sa fin. Saritha repasse son costume de Baratha Natyam. Elle prend garde de ne froisser aucun pli. La dernière scène de la pièce s’achève. On range les chaises en rang où tout à l’heure, les membres de l’audience seront invités à s’asseoir. Pendant que es premiers comédiens de la troupe commencent à se diriger vers la salle de bains extérieure qui se trouve sur la gauche du kalari. Trois d’entre eux s’affairent à déplier des nattes et disposer les tables basses au fond de l’espace scénique pour accueillir l’entrée de Karna. On tend deux rideaux noirs dans le fond pour qu’ils servent de coulisses. Un ami technicien s’est joint à la troupe pour s’occuper des lumières. Il escalade le muret pour faire tenir deux lampes qu’il a solidement attachées à une poutrelle métallique du toit avec une corde de coir.

Plus haut, à l’entrée de la salle de bains qui s’est transformée en green room, Pradeep, qui a retiré sa chemise tient un miroir de sa main gauche. Il s’est avancé pour bénéficier de la lumière du soir qui lui permet d’étaler le maquillage au pinceau. Il a tiré deux traits noirs, épais de deux centimètres sur ses sourcils. Sous ses yeux il a allongé le trait des paupières de traits similaires qui rejoignent sa chevelure au niveau des oreilles. Au milieu de son front, une tache rouge en forme de goutte d’eau. Lorsque je le rejoins, il finit sa moustache et commence à se passer du rouge sur les lèvres au pinceau.

Derrière lui, Rekhu, un peu plus en retrait dans la pièce, fait la même chose. On ne voit apparaitre que ses sourcils. Il a passé un peu de poudre de tuméric sur son visage pour se faire le teint. Il a gardé sa chemise à carreau, comme par pudeur. Derrière eux, Pramod, Vishu et Biju on enfilé leurs costumes. Une fois qu’il a terminé de se faire la face, Mani se rend dans le jardin, en pantalon. Il tente d’installer les bandes de tissu rouge sur ses épaules et autour de la taille. Il peine un peu. Il a besoin de l’aide de Murali pour l’aider à faire tenir les nœuds des pièces d’étoffes qui ne sont pas cousues. Rekhu, à qui l’on a demandé les pinceaux de maquillage, se rend à son tour dans le jardin. Il a toujours sa chemise sur le dos. On dirait qu’il ne veut pas la quitter. Il s’amuse de ses nouveaux sourcils en se faisant des têtes de Kathakali. Biju sort à son tour, sans maquillage mais avec son costume. Il fait trop chaud dans la green room pour qu’on ait envie d’y rester. Il fait un signe de victoire une fois qu’il a fini de nouer les bandes rouges du costume autour de sa taille. La technique est sophistiquée, elle met certains acteurs dans l’embarras. Pendant ce temps, Rekhu noue un bandeau blanc cousu de perles rouges sur la tête de Mani qu’il avait au préalable recouverte d’un morceau d’étoffe noire, façon pirate. Deux autres bandeaux semblables sont liés autour des bras, au niveau des épaules. Une fois qu’il a fini d’aider son partenaire, Rekhu entonne une petite chanson de satisfaction, se saisissant de son propre costume qu’il fait danser à bout de bras, en face de lui comme s’il s’agissant d’une danse de couple avec son double, qui dort encore. Il traite son costume comme un personnage. Voyant Pramod passer il lui lance « tsstt Chettan » (grand-fère, cousin) pour qu’il vienne l’aider à son tour. Il colle alors les bandes velcros les unes aux autres. Un peu plus loin, un ancien comédien de la troupe venu voir la pièce aide Gopi à nouer le tissu noir qui lui recouvrira la tête. Dans un mouvement de fierté il bombe alors le torse et s’exerce à des jeux de sourcils charmeurs pour prouver sa virilité. C’est lui qui incarnera tout à l’heure Karna. Le bandeau blanc une fois noué, ses oreilles ressortent de chaque côté telles celles d’un Bouddha tibétain. Les anciens sont là pour aider les plus jeunes à endosser la peau de leur personnage. Ce sont les passeurs.

Mani est à présent assis sur l’une des chaises en plastique blanche du jardin. Il tend un morceau de coton blanc et l’enroule sur lui même pour ensuite venir le nouer le long de son torse. Il symbolise le cordon blanc des brahmanes. La marque a son importance pour la pièce et la volonté de représenter le cordon sacré comme s’il s’agissait d’une ceinture marque la volonté de Kavalam de donner du poids à la parole védique. Mani est prêt. Il se saisit alors de deux éventails recouverts de plumes de paon. Biju le rejoint. Il s’assied et porte son téléphone à son oreille. Il parle à un interlocuteur en riant. Puis tout à coup son visage se modifie. Il le tord en une moue tragi-comique. Il joue.

-       « Yaru ? evidee ? »…

puis tout à coup son visage se transforme à nouveau en un sourire avide de rires. Il gesticule sur sa chaise. Se tord la bouche en « Oh, oh… » puis rit de nouveau aux éclats. Fronce les sourcils, s’enfonce dans sa chaise. Murali passe pour vérifier l’état de son costume. Il poursuit sa scène d’improvisation pour spectateur unique, se tapotant le ventre pour signifier que tout va bien, le costume est bien serré. Il fait désormais signe à son interlocuteur : Il parle désormais au téléphone par onomatopées ou par mimes. Il fronce de nouveau les sourcils, éclate une nouvelle fois de rire puis termine en un « ok, ok » puis fait semblant de raccrocher la conversation qui n’a pas eu lieu et se relève en hochant la tête de droite à gauche.

Rekhu qui a vu la caméra cherche à son tour à apparaître sur la bande. Il improvise alors une scène de slowmotion, où il se dirige vers l’objectif d’un pas d’une lenteur extrême. Il décompose les mouvements au ralenti. Dans le kalari, les musiciens manipulent déjà les cymbales.

A l’instar du temps du rite qui inverse la structure de la vie quotidienne le temps de la performance opère à un genre d’inversion qui permet au personnage d’inventer sa propre temporalité. Le théâtre est le temps de la transformation, où les acteurs passent peu à peu de l’état d’homme à celui de personnage. L’acteur devient cependant ce qu’il est en passant par le stratagème du masque et du costume. Comme en Kathakali ou en Kutiyattam, l’aspect visuel du théâtre de Kavalam a une grande importance. Et c’est le soir de la première que le passage de l’un à l’autre est le plus saisissant.

Le travail de la répétition, construit sur des suites d’improvisations agencées en ensembles qui filent le temps de la trame narrative. L’heure du spectacle arrive. Le sens jaillira bientôt de l’ensemble des accidents constitués en histoire. La part laissée à l’improvisation est celle que l’on réserve à la surprise. Elle est très utile contre l’ennui. On a déjà joué Karnabharam plus de six cent fois à Sopanam.


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