Cosmophanies, des ourses et des hommes

Posted: October 15th, 2019 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

Paws, automn 2019, Romania © Little H.

Cosmophanies s’appuie sur la tradition de la danse de l’Ourse, que l’on trouve dans le conté de Piatra-Neamt en Moldavie Roumaine. Entre les danses, les ours apparaissent. Sous le mouvement de leurs peaux semblent s’agencer des millénaires de traditions narratives. Le projet de la pièce est non seulement celui de collecter les images et les sons d’archive de cette danse traditionnelle, mais de concevoir un dispositif pour une narration performative et transmédiale[1].

À partir de la programmation de capteurs de mouvement ma recherche explore l’agencement de la danse, de la musique, de la photographie et de la vidéo pour la scène comme pour un dispositif plastique. Le projet s’articule selon plusieurs phases :
1. Une part de documentation sur les paysages visuels et sonores de Moldavie (collecte, travail sur des matériaux d’archive et des textures sonores).
2. Une recherche sur des répertoires de gestes, mise en relation aux outils numériques embarqués pour la performance en temps réel (capteurs inertiels, accélérateurs, magnétomètres et algorithmes de reconnaissance de geste).
3. Une recherche musicale : écriture, composition et sound-design ;
4. Une recherche sur les techniques narratives initiées par les nouvelles capacités de la performance augmentée — relations (perceptives) générées entre geste et paysage visuel ou sonore.

Note d’intention de l’auteure chorégraphe

Au niveau abstrait, il s’agit d’une histoire de perception. L’écologie d’une manifestation de soi à travers l’exploration des paysages sonores ou visuels ; comme se manifestent des paysages à partir d’une collecte de matériaux, dont l’agencement sera le premier outil esthétique. Concernant l’usage de la technologie, l’enjeu est en outre de travailler à un outil critique, pour une approche sensible (phénoménologique et narrative) de la réalité.

Ursul : l’ours
Chacune de ses apparitions représente quelque chose à la fois du sauvage et du sacré. Sa danse met en scène les esprits de la forêt incarnés. L’histoire et l’anthropologie regorgent de cas d’étude de cultes ou de danses de l’ours (cf : Mythes et Légendes de l’ours, Roger Maudhuy).

Déjà dans la grotte Chauvet, l’ourse est particulièrement présente. Il ne fait aucun doute que depuis des millénaires, des ours ont occupé la grotte pour hiverner. En outre des peintures d’ours, vieilles de 36 000 ans, des os ont été retrouvés, coincés dans les fissures des parois. Des crânes ont également été découverts, laissés sans dent.

Ailleurs, dans la tradition amérindienne, l’ours est un animal totem, tandis que dressé sur deux pattes, il est le seul animal à se tenir debout comme un homme pour marcher.

Les griffes d’ours en Chine sont régulièrement collectées relativement aux « pouvoirs » chamaniques qu’ils délivreraient.

Entre les murs
Alors que Marielle Macé dit du monde qu’il s’abîme, autant que les oiseaux se taisent comme ils se meurent[1], il me semble que les traditions de mise en présence des esprits de la forêt, à travers diverses traditions rituelles telle la danse de l’ours, renforcent notre capacité à révéler la part de nature sauvage, qui gît, comme anesthésiée au sein de nos cultures et civilisations.

La danse de l’ourse se présente à moi d’autre part, telle l’illustration d’une véritable Écologie des autres[2], où l’apparition des non-humains au cœur de la civilisation[3] nous permet de déceler les membranes de la respiration de nos forêts primaires entre les murs.

En Moldavie
Il faut déjà se représenter que les ourses, dans la tradition roumaine moldave n’apparaissent qu’une seule fois par an. Chaque 31 décembre, dans la vallée de Bizau, des hommes sortent vêtus de peaux d’ours pour chasser le mauvais œil.

Agglutinés en petites troupes il forme des files indiennes et dansent, tournent sur eux-mêmes, sautent et avancent au son du tambour battu par le premier homme qui fait face à la file. On dirait un commandant de l’armée napoléonienne avec son costume rouge. Il bat un tambour et porte dans ses bras une peluche d’ours et un sceptre. La tradition est paraît-il attachée aux montreurs d’ours Tziganes, aujourd’hui interdits.

L’histoire de l’humanité regorge de mythes où l’ours est symbole de force royale comme de magie puissante. La danse moldave me fascine non seulement pour son caractère excentrique[1]. Les maîtres esprits s’incarnent sous les peaux de ceux qui sursautent et dansent en rythme avec leurs gros pompons.

Mais je suis tout autant fascinée par l’intégralité du dispositif social qu’elle charrie avec elle : Quels sont ces corps qui dansent ? Qui sont les danseurs ? À quand remonte cette tradition ? Et aujourd’hui, que signifie l’entrée en ville des ours à la fin de l’année ?

La question qui motive ma recherche pourrait se poser ainsi : s’agit d’évacuer la sauvagerie du cœur de la civilisation ou de l’apprivoiser ?

Des ours et des hommes
Or, je n’arrive pas à me représenter cette réalité étrange qui est qu’au moment où je j’initie l’écriture de ce projet, mon collaborateur et ami Julien Gauthier se faisait dévorer par un Grizzly dans son sommeil, alors qu’il dormait sous sa tente, sur les bords de la rivière MacKenzie.

Tout paraît tellement irréel depuis que l’on m’a appris la nouvelle. J’apprends par exemple que son corps a été retrouvé le lendemain dans la forêt, l’ours lui ayant arraché une part du cou et l’intégralité de l’épaule.

Le travail étrange que nous menons, celui de documenter la vie de la nature semble plus que jamais absurde. Quel genre de paradoxe nourrit la création artistique ?

Cosmophanies, Mai 2019, © Little H.

Proposition

Les techniques du corps représentées sont nombreuses au sein des danses folkloriques. La gestuelle parle de nos mondes paysans qui disparaissent au profit des mondes contemporains, plus modernes, contrôlés par un homme nouveau, désormais outillé par la technologie.

Il s’agit ici d’interroger une tradition folklorique de la danse de l’ours. De la réinterpréter au sein d’un dispositif qui en révélerait le sens à nos regards devenus aveugles aux nombreuses imbrications des signes du passé à nos quotidiens comme les gestes ne sont plus portés par aucun dispositif social encore en vie. Certains mouvements que l’on trouve dans les danses folkloriques ne disent par exemple plus rien du geste initial attaché à l’accompagnement d’un dispositif technique (i.e : technique de fauche, de chasse, de ferronnerie).

Recherche par la pratique
La pièce est issue d’un long travail de recherche et de création par la pratique menée d’une part, sur la question du geste augmenté (avec les projets de recherche CoSiMa 2015, et CoMo 2016, avec l’IRCAM, puis la recherche sur le Gesture Design en 2016 entre l’IRCAM et l’ENSCI-Les Ateliers).

Elle fut d’autre part enrichie par mon travail sur l’art des grottes ornées (cf : Rock Art Rocks Me, 2016 ; Les Mains Négatives, 2017 ; puis Paléograph’, 2019[1]). Elle se prolonge d’autre part, par une recherche sur les outils numériques pour la scène augmentée (cf : des_gestes_augmentés ; 2019).

Comme il n’est jamais question pour moi de séparer la recherche de la pratique : anthropologue et chorégraphe, mon ethnographie du geste nourrit mon développement chorégraphique tout autant que les recherches de terrain alimentent les processus narratifs qui m’encouragent à écrire des pièces.

Des formes transmédiales
À partir d’une oeuvre d’archive et de documentation de certaines pratiques dansées, Cosmophanies propose l’écriture d’une pièce chorégraphique transmédiale. Faisant usage de capteurs de mouvements pour la génération d’un univers sonore, joué en temps réel par deux danseuses, l’ensemble de la pièce sera narrée et chantée en prose. Des éléments photographiques et vidéo seront projetés et manipulés par les interprètes sur scène.

Description du protocole de création

Toutes mes dernières années de recherche se fondent sur l’élaboration d’un protocole d’analyse du geste. Analyse qui peut se faire d’un geste quotidien comme d’un geste technique[1]. La recherche que je mène aujourd’hui en studio de danse ou de musique, avec des capteurs de mouvements a pour but de révéler de possibles agencements proprioceptifs. Ainsi la pièce Cosmophanies se déploie-t-elle en plusieurs phases, interdépendantes : a) D’abord un niveau documentaire, où il s’agira de documenter l’intégralité de la danse de l’ours (sous forme de reportage cinématographique, photographique et sonore), afin de l’analyser en studio de danse. b) Ensuite, selon une recherche par la pratique chorégraphique augmentée, où il s’agira d’inviter deux danseuses à me rejoindre et à observer et (re-)travailler le geste traditionnel de la danse de l’ours, de manière à le (re-)produire sous une forme nouvelle, sonore et visuelle. c) Puis à travers une pratique narrative transmédiale, tandis que je souhaite mettre en scène une proposition performative sous forme d’un agencement de textes, collage sonore poétique de photographies, de vidéo, de son, ou de danse.


[1] Cette part de la recherche sera soutenue par le réseau MovA : Motion Bank, Piece Maker, l’IRCAM (équipe ISMM) et l’ICST de l’École des Arts de Zurich.


[1] Des archives de ces projets sont disponibles sur le site de la compagnie : http://www.littleheartmovement.org


[1] Je pense notamment aux Maîtres Fous, 28’, Rouch, 1954 : « Tourné en un seul jour, le film montre les pratiques rituelles d’une secte religieuse. Les pratiquants du culte Hauka, des travailleurs des régions du Niger venus à Accra, se réunissent à l’occasion de leur grande cérémonie annuelle » (La Cinémathèque Française).


[1] Marielle Macé, dans Nos Cabanes, Verdier, 2019, parle du silence des oiseaux et fait usage de ce terme de « monde abîmé ».

[2] L’expression provient d’un dialogue entre les anthropologues Tim Ingold et Philippe Descola : Être au monde, quelle expérience commune, Erudit, 2011.

[3] Tels les décrit l’anthropologue Albert Piette, dans Humains, Non-Humains, La Découverte, 2011.


[1]Terme utilisé dans les études d’intermédialité ; la narratologie et les nouveaux médias pour décrire des phénomènes non spécifiques aux médias, c’est-à-dire non liés à un événement spécifique.

Ainsi, les récits se retrouvent non seulement dans les médias narratifs tels que la littérature ou le film,
mais dans une certaine mesure, dans lapeinture ou même la musique. Le concept fut développé par Liliane Louvel sous forme de tiers pictural, où cette dernière explique que l’image arrive toujours entre les divers mediums de représentation : « Le tiers pictural est un événement phénoménologique, un mouvement visuel produit dans l’esprit du spectateur / lecteur par le passage entre les deux médias. C’est une image virtuelle créée par le texte, une image réinventée par le lecteur ; cela ne coïncidera jamais exactement avec celui du narrateur. Le « tiers pictural» pourrait être ce « tiers » requis pour analyser un certain type de textes à fort ratio pictural. Je tire cette notion du « tiers instruit » de Michel Serres et du « troisième livre » de Jacques Derrida, qu’il évoque en écrivant à propos d’Edmond Jabès, en faisant référence au livre qui reste entre le volume entre celui-ci et celui du lecteur, l’auteur conçu. » Louvel, Le Tiers Pictural, PUR, 2016.


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