Qu’est-ce qu’un geste fou ?

Posted: May 4th, 2014 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge, PERFORMANCE — théories et pratiques | No Comments »

Je me souviens de la première répétition. Je n’avais absolument aucune idée de par où commencer: Qu’est-ce qu’un geste fou ?

Quand on demande à un acteur de faire le fou, souvent il en fait trop. Faire le fou ressemble à une crise de décompensation psychotique.On demande à l’acteur d’entrer en scène en séance d’improvisation. Il entre en scène trop souvent, il se met à hurler. Il court dans tous les sens. C’est la rage.

Alors que faire le fou, c’est autre chose.

Être fou, ce n’est pas être en colère. Être fou, c’est avoir un système de communication qui soit imperceptible ou incompréhensible aux autres. Être fou, l’a montré Gregory Bateson, à travers son étude de la schizophrénie (1977), c’est s’être crée tout un monde. Un autre monde.

Être fou pour un acteur cela pourrait être c’est faire un geste avec répétition, difficulté ou engagement. Ce geste qui revient comme une espèce de petit tic… clic, clic, clic… tel une image clé de la folie.

Une petite machine de guerre, insérée dans la machine d’amour, dirait Deleuze. C’est l’antinomadisme. C’est la prison. La folie, c’est l’enfermement. C’est l’enfermement dans un système de représentation qui fait de soi quelque chose de diffracté. Une personne multiple. Une personne qui n’a plus de sens pour soi, dans les yeux des autres.

Celui émet des gestes fous articule un langage verbal diffracté. C’est de la disphrénie ou de la métaphrénie : au-delà tout ce que la “phrénie[1]” peut signifier. L’ensemble de la morphologie double de Jung n’existe plus.

Sur scène, on pourrait imaginer un geste archaïque qui prendrait possession du corps de l’acteur et sortirait de tout système de relation avec le corps des autres acteurs. « Pris » par le geste, comme une transe, l’acteur compose un chorégraphie d’une telle complexité qu’il n’est plus que lui même seul à comprendre. Il a crée son propre langage gestuel. Qui ne fait sens pour personne. Lui même a perdu le fil de sa logique.

Faire un geste fou oscille entre formuler un geste archaïque, tellement éloigné de toute humanité qu’il renvoie à l’animalité, sanctionné par la société des hommes qui cherchent depuis tout temps à se différencier du règne animal. Et formuler un geste hypercomplexe, composé, élaboré, pris dans une logique de communication exprimée de manière irrationnelle.

Faire un geste fou, c’est inciter l’autre à se sentir mal. C’est stimuler une émotion de mal aise chez qui le regarde. Car il renvoie à l’idée de « souillure » ou à l’incompréhension.

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[1] du grec phrên [-phrène, -phrénie] esprit ou relatif au diaphragme source