Toys

Posted: May 30th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

A

B

F

H

C

Crédits Photographiques – Madame K

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Toys

Je me souviens la remarque de Jean Duvignaud qui dit que le cadeau que l’adulte fait à l’enfant n’est en fait qu’un autre objet de domination (1980, Le Jeu du Jeu). Domination masquée, car avec ce jouet que l’adulte offre à l’enfant, il lui transmet également les règles de son maniement. Et en retour de son cadeau, l’adulte s’attend à ce que l’enfant respecte les règles du “bon usage” du jouet. En fait, ce que l’adulte attend de l’enfant, c’est qu’il lui obéisse — obéissant à ses règles du jeu. Duvignaud ajoute alors que la seule chose qui sauve l’enfant de l’obéissance servile, c’est son instinct d’insurgé : il peut tout à fait jeter cette locomotive que l’adulte lui présente pour en détourner la fonction en projectile.

Regardant vivre les enfants de la rue des Indes, je suis fascinée par le pouvoir qu’ils ont de diriger leur réalité. Malgré des conditions de vie au-delà de la précarité, ils savent toujours en jouer, en rire et tirer le meilleur de ce qu’ils ont. La rue leur apprend des tours, compensations aux nombreux coups qu’ils reçoivent.

Enfants, ils me semblent tous les-mêmes. Qu’est-ce qui les différencie alors les uns des autres ? Qu’est ce qui fait la différence entre ces enfants Indiens, qui mendient quelques roupies pour se défoncer aussitôt à la colle ? ou leurs cousins Chinois, qui  travaillent dans des usines et qui fabriquent des jouets, pour d’autres enfants à la peau plus claire — qui s’endorment sous d’autres latitudes — à l’heure où ceux dont je parle se sont déjà remis au travail ?

Enfants Lapons, enfants Colombiens, enfants Africains… il y a tant de figures de l’enfance… Je m’interroge sur les termes d’enfances (au pluriel) et de mondialisation. Mondialisation que l’on pourrait elle aussi mettre au pluriel : il y a autant de mondialisations que de stratégies de domination. Ses conséquences (plurielles) sont d’ailleurs plurivores et trop souvent infanticides.

“Non! Je ne suis pas votre marionnette!” répond la petite figure de l’enfant insurgé. “Je suis marionnettiste! et si vous prenez le temps de le voir, je vous montrerai mon rêve”.

Pour en revenir aux jouets, j’en finis par me demander qui est le jouet de qui ? et qui est manipulateur de la vie des autres ?

*

Cette série d’image a été réalisée à Bombay, un jour que je réalisais un travail de portrait auprès de Pat, le photographe.

(Pat le photographe, c’est son nom d’artiste. Son travail est exposé à la Matthieu Foss Gallery à Bombay:  http://www.matthieufossgallery.com/#/140/).

Pat collectionne ces jouets depuis qu’il est enfant. Il en achète depuis régulièrement sur les marchés. Il les met en scène sur une petite console dans son salon où, tous ensemble, ils constituent une armée du pays des rêves, comme venue conquérir le monde des sciences politiques et techniques.

Au moment de la prise de vue, la fée électricité s’était évanouie : “Power cut“, comme on dit en Inde.

J’ai dû réaliser cette série d’images sans autre lumière que celle du jour, qui filtrait à travers la vitre de la fenêtre de sa chambre.

Ce travail répond à celui commencé à Madurai avec des enfants des rues (Les 7 de Madurai), à qui je demandais de se mettre en scène tour à tour comme des jouets ou des magiciens, dans l’idée de les faire travailler sur la conscience ou la représentation de soi. J’ai poursuivi ce projet inauguré à Madurai au cours de mes autres voyages en Inde. J’ai appelé la série d’image collectées “Petits” et leur dédie ce “petit mouvement du coeur”.

Comme je parlais de Pat plus haut, je publierai bientôt la série d’images de son portrait en close-up.


il bus

Posted: May 26th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

Crédits : son – Fragm’Ant, image – Anne Dubos

Il bus est une pièce vidéo réalisée à Locarno (Canton Tessin), Suisse, en février 2007.

Ce film court se veut un exercice réaliste. Perception d’une réalité qui balance entre errance extérieure et folie intérieure. A moins que ce ne soit l’inverse ?


Indes – années 10

Posted: May 25th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

le fifre

Mattancherry, Cochin

goat

Mattancherry

Mattancherry, cabinets d'artistes

Cochin, Bayview appartements

Toutes les images de la série sont réalisée avec un boîter Holga, Pinhole Camera


Fragments d’une pensée déambulatoire

Posted: May 25th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: CARNETS - fragments | No Comments »

« L’esthétique nomadique ou l’immanence de l’éphémère » - Trinh T. Minh-Ha

Raison graphique

Je propose un travail d’écriture des aléas d’une pensée nomade, qui erre sur les pavés de la ville, d’une ville à l’autre, dans un balancement graphique à la recherche du sens.

- « Mais dans quel sens allons-nous ? » La ville m’apparaît soudain tel un autre désert qui avance. Un désert de sens, ou l’animalité recule pour faire place à toujours plus de machines.

Je me réfère alors aux travaux sémiotiques de Roland Barthes, et relisant son texte, Centre ville, centre vide, je me délecte de ses remarques :

« Les villes quadrangulaires, réticulaires (Los Angeles, par exemple) produisent, dit-on, un malaise profond ; elles blessent en nous un sentiment cénesthétique de la ville, qui exige que tout espace urbain ait un centre où aller, d’où revenir, un lieu complet dont rêver et par rapport à quoi se diriger ou se retirer, en un mot, s’inventer. (…) Aller dans le centre, c’est rencontrer la « vérité sociale », c’est participer à la plénitude superbe de la « réalité ». (…)

La ville dont je parle (Tokyo) présente ce paradoxe précieux : elle possède bien un centre, mais ce centre est vide. (…) L’une des deux villes les plus puissantes de la modernité est donc construite autour d’un anneau opaque (…) dont le centre lui-même n’est plus qu’une idée évaporée. (…) De cette manière, nous dit-on, l’imaginaire se déploie circulairement, par détour et retours le long d’un sujet vide. »

Afin d’inscrire mon existence dans une dynamique d’échange avec l’humanité – pour une quête de la « vérité sociale », mon travail s’inscrit en contrepoint graphique à la prise de regard des autres qui justifie mon identité.

Photographie : je m’exprime en deçà du Verbe. Logos polysémique de l’écriture imagée, j’inscris des signes, telles les traces du temps sur le papier qui font sens immédiatement pour ceux qui les regardent : au-delà de la pensée, l’idée.

L’idée que la ville défile sur des centaines des kilomètres sans jamais s’arrêter : Bombay, Delhi, Calcutta, Paris, Barcelone, Genêve… c’est comme si aujourd’hui il n’y avait plus d’espace, plus un village qui soit hors de portée du champ de la vue. Et depuis les satellites de Google Earth, je perçois désormais ma maison, autrefois perdue dans la campagne, vue du dessus.

Je pense alors à l’inéluctable quadrillage militaire de la ville, au besoin de maîtrise qu’a l’homme sur son espace – son terrain de chasse. Puis j’entame un travail de réflexion – prise de pouvoir – sur son occupation. Moi aussi je marque l’espace : avec ma lunette photosensible, je le photographie, je chasse l’image et cherche à dresser une carte du temps qui file et de l’espace qui m’entoure.

Démarche

Réalité-virtualité et ville image

J’entame le travail d’illustration de la ville surréaliste, de la ville rêvée telle qu’elle m’apparaît, après la nature-culture des choses.

Seeing through : je cherche à voir au travers. Du visible à l’invisible, j’inscris ma démarche dans un genre de pratique magique de la photographie, mise en présence quasi chamanique qui laisse apparaître un monde au-delà de la réalité, invisible mais que pourtant que je perçois.

Prémisses

Une nuit que je suis à Locarno, depuis la promenade du port, je regarde les bateaux amarrés sur le Lac Majeur. Je détourne le regard un instant, et m’absorbe dans la contemplation de la montagne derrière moi. Je regrette alors de n’avoir pu revenir prendre la même photographie chaque année depuis soixante ans, et voir la masse sombre de la montagne reculer au profit de son illumination. Alors que l’éclairage électrique, par effet d’optique, procure une dimension surréaliste à la vie moderne : il y a désormais une myriade d’étoiles dans la montagne : « mon paletot aussi devenait idéal[1] ». Promeneurs photographes, nous sommes les clochards célestes du vingt-et-unième siècle.

Applications

A base de parcours dans la ville – je porte un certain regard, toujours habité de respect, sur ses habitants : Je travaille alors sur une série de portraits ainsi qu’à la mise en dialogue des habitants et de l’espace habité. Par la photographie, je cherche une mise en parole visuelle : portrait – documentaire de la vie des artistes dans la ville, pratique polyphonique silencieuse qu’engendre l’écriture photographique.

Définition du cadre de la recherche

Dans un mouvement de balancement entre l’Inde, l’Europe et les Etats-Unis, un questionnement à la forme triangulaire, je trace les visages, les figures d’un monde qui change. Je questionne les passages des populations, les flux de migrations, les lieux de pouvoir, les lieux de mémoire.

Je poursuis ma recherche sur le travail et la vie des artistes, du monde de la scène à celui de la photographie, que je mets moi-même en scène dans leur propre espace, cherchant à exprimer leurs identités via le respect de leurs propres termes d’expression.

Nous ouvrons alors un poly-logue visuel : d’eux à moi, d’eux au spectateur de l’image que nous créons ensemble, d’une culture à une autre. Tout n’est plus qu’affaire de perception, et de production collective du sens, en échos. Un témoignage instantané de l’état du temps qui passe en un lieu donné.

Mes lieux de prédilection sont les ports : lieux de passage, pôles de pouvoir, et départs ou arrivées des esclaves et des migrants : Bombay – Cochin – Nantes (mon point d’ancrage) – Lorient – New York – Boston

Enjeux de la recherche

En posant comme prémisse que la ville d’aujourd’hui pénètre totalement la nature, je chercherai à écrire une mise en scène visuelle du problème sur le principe de l’englobement du contraire : comment les artistes travaillent à la composition d’oasis de beauté au cœur de la ville machine. Ensemble nous travaillons à la composition des lieux d’expression, d’images, où l’homme réaffirme son animalité et se bat pour son propre espace de liberté.

A travers ce travail je cherche la mise en valeur de l’écriture d’une esthétique contemporaine, qui traverse les frontières (géographiques, sociales ou imaginaires), en illustrant les multiples et complexes dynamiques d’emprunts et de réseaux visuels.


[1] Rimbaud : Illuminations


dernières nouvelles de l’Hiver

Posted: May 25th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

snow illusion

ambages
Image 5

Farrebique

Image 8

pas perdus dans la neige

Images – Madame K

Après avoir vu Farrebique, le film de Georges Rouquier daté de 1946,

j’ai eu envie de raconter l’hiver, dans une tonalité du documentaire fiction, où la fiction est le rêve de la magie de l’hiver.


New York, New York !

Posted: May 23rd, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

composition mixte 1


Images – Mouvement

Posted: May 21st, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

Crédits : Image – Madame K

Post-production – Fabrizio Saudino

La main l’oiseau, l’instrument de l’écriture.

Image-Mouvement : Référence à l’ouvrage de Deleuze, ou simple jeu d’une main animée sous une lampe que je photographie en rafale.

Décomposition du mouvement qui nous rapproche des premiers essais de Marey. (mars 2007)



Les chroniques de Monsieur Patate

Posted: May 19th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | No Comments »

Direction artistique – Anne Dubos / Post-production - Gabriel Ayache pour design14me2.com

Monsieur Patate c’est l’histoire en « stop motion » des jouets et de la mondialisation.

L’idée qu’on n’a plus besoin d’acteurs : ils sont matériels et uniformes ou remplaçables : n’importe où sur la planète, les enfants d’auourd’hui jouent avec un

Monsieur Patate, parfois virtuel.

L’histoire de Monsieur Patate, c’est l’histoire de la colonisation des consciences par une icône puissante de l’histoire des Amériques : la pomme de terre.

Je profite de l’exercice du clip pour faire jouer les notions d’animation dans plusieurs termes : ici, la break dance.

Il est question de deux autres épisodes de Monsieur Patate, à Paris et à Londres.



Nicolas Bourriaud: l’artiste radicant et le concept d’alter-modernité

Posted: May 5th, 2010 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge, INTERVIEWS — la parole donnée | Tags: , | 1 Comment »

A propos de l’ouvrage Radicant, publié en 2009 chez Denoël

A.D. : Pour vous présenter, je voulais savoir où vous en étiez de votre parcours : Vous être co-fondateur du Palais de Tokyo, et j’ai lu sur internet que vous travaillez actuellement à la Tate Britain…

Bourriaud : Mon contrat avec la Tate vient de s’arrêter ce mois-ci et je vais être nommé en charge de la création artistique au Ministère de la Culture, donc c’est une nouvelle histoire qui commence, c’est un truc que je n’avais jamais fait, donc c’est assez excitant…

A.D. : Et quelle sera votre fonction ?

Bourriaud : Diriger des inspecteurs d’une équipe scientifique, et préparer des décisions qui sont prises dans le domaine des Arts Plastiques, mais aussi du théâtre… car j’ai aussi le théâtre sous ma responsabilité…

A.D. : A propos de votre ouvrage, je vous remercie de l’avoir écrit car je l’ai trouvé très agréable à lire, pour moi c’était un genre de synthèse illustrée entre le travail de Certeau et Baudrillard… j’ai beaucoup aimé votre idée de sémionaute, pouvez-vous développer ?

Bourriaud : C’est une idée qui traverse plusieurs livres en fait… C’était déjà présent dans Esthétique Relationnelle, dans Post-production aussi, est c’est une espèce de figure qui me semble être la figure la plus apte à comprendre le mouvement, l’allure, en fait : le fonctionnement des artistes aujourd’hui …

A.D. : Si vous pensez que les artistes sont devenus des sémionautes, alors que peuvent-être les anthropologues ?

Bourriaud : Les anthropologues ? alors ce sont en fait des champs d’études assez différents, sémionautes, ça vient de semio, le sens, les signes, et nautos, la navigation. C’est à dire que l’artiste, c’est celui qui navigue à travers les signes, et relie un signe à un autre… l’essentiel de ce qu’il produit, c’est ce parcours lui-même… tandis que l’anthropologue lui, à travers l’immersion, ou l’étude plus distante de la communauté humaine, doit aussi analyser et faire la synthèse des connaissances qu’il a ramassées… ce n’est pas du tout la même chose…

A.D. : Parce que l’artiste ne travaillerait qu’à base de signe et l’anthropologue avec quelque chose d’autre ?

Bourriaud : Pas forcément : l’anthropologue travaille aussi avec des signes mais c’est ce qui sort à la fin qui n’est pas du tout la même chose : l’anthropologue dois synthétiser et analyser, ce n’est pas le cas de l’artiste qui lui, produit des formes. Et c’est à travers la forme que l’on appréhende le sens d’une œuvre. La forme c’est ce qu’il y a de plus important… comme disait Roger Briand : « le fond, c’est de la forme mal foutue »… ce qui n’empêche pas certains artistes de travailler de prendre des modèles comme modèles d’anthropologie elle même, mais le résultat n’est toujours pas le même : on est dans deux domaines de sens, comme si la même scène pouvait être vue avec une autre caméra…

A.D. : Et les artistes anthropologues, alors ?

Bourriaud : Il y en a bien sûr, il y a certaines œuvres qui constituent une véritable anthropologie… on pourrait citer, je ne sais pas moi, ce serait un bon exercice d’ailleurs, il y a beaucoup d’artistes qui approchent l’anthropologie qui ait ceci approché de la réalité humaine comme, ils l’utilisent comme leur matériau, en fait mais ce n’est pas pour ça que ce sont des anthropologues, un artiste peut aussi approcher le monde avec les matériaux d’un journaliste, ou même d’une machine, éventuellement, ce n’est pas pour ça que ce sera une machine ou un journaliste sur des procédures… L’artiste c’est quelqu’un qui détourne des procédures, dans le but de produire des formes, dans le but ultime de produire des formes, et de nous permettre de connaître le monde à travers ces formes, pas à travers les comptes rendus d’anthropologues qui sont bien loin de ce qu’est une œuvre d’art…

A.D. : Dans Radicant, vous expliquez que les artistes radicants, vivent toujours comme déracinés-enracinés, dans une trajectoire qui nécessite, quelque part, quasiment toujours une précarité de l’habitat… j’aurai alors une question : pourquoi poursuivre dans une telle précarité ? si c’est la précarité assurée d’être radicant et d’être artiste ?

Bourriaud : La précarité, ce n’est pas nécessairement quelque chose de négatif, en fait, ça l’est quand on parle de précarité sociale ou affective, par exemple, ça ne l’est pas forcément quand on assume cette précarité et qu’elle permet d’habiter différemment… ici la précarité sociale et affective, pour prendre ces deux exemples, est effectivement quelque chose de négatif, ça n’empêche pas la précarité de pouvoir être vécue différemment… par ailleurs, les racines, ce qui nous attache à nos identités, peuvent être aussi la principale cause de souffrance et aujourd’hui, si il y a une crise passion sur les notions d’origine, de racines et d’identité, qui pour moi est à la base des problèmes qu’on rencontre aujourd’hui, et notamment dans le domaine de la culture.

A.D. : Donc vous tombez à pic pour la nouvelle politique du président sur l’identité nationale ?

Bourriaud : C’est à dire ?

A.D. : J’ai lu rapidement dans les titres des journaux qu’il développait quelque chose au niveau de l’identité nationale et donc j’imagine que vous n’êtes peut-être pas défenseur de sa politique ?

Bourriaud : Non, moi je ne crois pas que je sois, qu’on puisse me définir comme Français avant tout, moi je ne  sais pas trop ce que ça veut dire… ça veut dire dépositaire d’une mémoire commune, mais à pars ça, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas nés en France qui peuvent tout à fait bien avoir la même, ça, de ce point de vue là je crois à l’invention et à l’identité comme invention, en fait, l’identité pour moi c’est une invention, c’est quelque chose qui doit être produit par un individu, l’identité n’est pas automatique… les humains décident qu’elle l’est, ou souhaitent qu’elle le soit ce qui est complètement différent…

A.D. : Est-ce qu’elle est produite par un individu, ou par la collectivité dans laquelle se développe l’individu ?

Bourriaud : Je répondrai en citant Sartre, du coup, qui disait que ce n’est pas ce qu’on a fait de nous qui compte, c’est ce que l’on fait nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous… ce va-et-vient entre la collectivité et l’individu, il est constitutif de l’identité précisément, mais si on abandonne toute individualité par rapport à la collectivité, par rapport au collectif, ça génère un destin ou même devient une trajectoire très différente de si l’on s’extrait de sa communauté pour aller se développer ailleurs bien entendu… donc je crois que c’est la dialectique entre les deux, le dialogue entre les deux qui sépare, et l’un d’un côté, et l’autre de l’autre…

A.D. : Il y a un moment dans votre livre ou vous parlez d’hybridation culturelle, authenticité, tradition, traduction, innovation, bricolage… ce sont un peu pour moi les mots clés d’un…

Bourriaud : Absolument oui, je me rends compte que le point commun entre tous mes livres c’est finalement le questionnement de la notion d’origine et d’identité, je dirai, dans Esthétique Relationnelle, j’essaie de montrer que le sens d’une œuvre d’art ça peut être, non pas dans l’œuvre elle-même mais aussi dans le va-et-vient entre le regardeur et l’œuvre… et c’est dans ce va-et-vient entre les deux, entre le spectateur et le spectacle, si vous voulez, pour prendre un peu le terme académique que l’on trouve le sens de l’œuvre… quelle est l’origine des choses ? l’origine elle est suspendue ?… dans Post-Production, je me réfère beaucoup à la figure du DJ comme modèle culturel et comme quelqu’un qui prend, qui utilise des œuvres d’ores et déjà existantes pour produire de nouveaux chaînages, d’où le sémionaute aussi, dans l’idée de créer un parcours… ça aussi c’est une question : Qu’est-ce que c’est que l’origine d’un morceau de musique ? ça peut-être aussi un autre morceau de musique, qui lui même, etc, etc… diluer la question d’origine c’est une hygiène mentale, c’est important… dans Radicant, je suis très critique quant à cette question de l’origine ou de l’identité, je crois à un dynamisme de ces populations là…

A.D. : Qu’est-ce que vous pensez alors des patronages industriels, je prendrai l’exemple de l’Inde et de la Ford Foundation qui finance certains mouvements de théâtre, pour aller dans le sens d’une certaine identité nationale et culturelle…

Bourriaud : J’imagine qu’ils doivent être liés au BJP, en Inde, ou quelque chose comme ça… parce que justement, le gouvernement Indien jusqu’à une période très récente était dirigé par les nationalistes, il y a eu un mouvement de recul vers cette identité hindouiste, alors que l’Inde aussi est un patchwork, il y a des Jains, des Musulmans, et j’en passe et des meilleures, si l’on devait énumérer le nombre de religions qu’il peut y avoir en Inde ce serait… essayer de tout rassembler comme ça, dans un seul creuset pour définir une identité qui serait valable pour tous, c’est pour moi la catastrophe culturelle contemporaine qui va de pair avec une autre catastrophe et celle-ci étant produite par cela… cette autre catastrophe c’est le mouvement de standardisation que l’on appelle pour le moment la globalisation économique et qui a pour effet d’effacer, de lisser toutes les particularités culturelles que ce soit dans le domaine de la consommation culturelle ou de sa production. Et l’on voit comment la radicalisation de définitions identitaires va de paire avec cette standardisation, cette uniformisation progressive du monde… et je crois que c’est là qu’il faut intervenir, c’est pour cela que j’en appelle à une modernité nouvelle, ce que j’appelle une alter-modernité qui serait une modernité du XXIème siècle, qui serait justement susceptible de nous sortir de cette ornière, de cet étau, entre la standardisation d’un côté, qui est le repli identitaire de l’autre…

A.D. : D’après-vous, est-ce qu’il y a un mouvement alter-moderne désorganisé ou organisé ?

Bourriaud : A mon avis, désorganisé sans aucun doute… moi je vois très bien comment les discussions qui se livrent aujourd’hui sur toute la surface de la planète entre les artistes, les metteurs en scène, les écrivains, les cinéastes, depuis Bogotta jusqu’à Rekjavik, on voit que cela produit non pas une standardisation supplémentaire mais au contraire des dialogues féconds qui partent de singularité… Qu’est-ce que c’est qu’une singularité ? Qu’est ce qui résiste à la standardisation ? Qu’est-ce qui fait qu’avec une œuvre d’art quelle qu’elle soit on est dans le registre de l’exceptionnel, du singulier absolu ? du skandalon Grec et pour parler de Clément Rosset, sa théorie de l’idiotie c’est juste aussi, ce qui est idiot, c’est ce qui résiste, ce qui est absolument singulier, ce qui ne se duplique pas en fait, l’idiot, c’est ce qui ne se duplique pas… de ce point de vue là je crois que je rejoindrai mon ami Jean-Yves Jouannais pour sa théorie de l’idiotie, et je crois qu’il faut lutter pour cette non duplication… pour « resingulariser », autant que possible, la culture… c’est à dire lutter contre l’uniformisation, lutter contre les grands conglomérats de productions, au contraire de… d’éclater au maximum, d’arriver à une espèce de multiplicité des lieux de production, d’instance de production et même de consommation, en fait, culturelle…

A.D. : Qu’est-ce qu’on fait de la tradition là-dedans ?

Bourriaud : La tradition c’est un matériau, c’est une ligne, c’est la ligne qui nous permet de reprendre certains segments ou de l’ignorer, mais en tous cas, la tradition devient autre chose que la tradition à partir du moment où elle est obligatoire, où elle devient une sorte d’impératif… et cet impératif là il est délétère… je ne crois pas plus en la nouveauté pour la nouveauté que la tradition pour la tradition…

A.D. : C’est à dire… vous pensez à la synthèse des deux ? si j’ai bien compris ce que vous expliquez dans votre ouvrage, la tradition c’est la boîte à outils qu’on a disposition pour faire du nouveau ?

Bourriaud : Oui, absolument…

A.D. : Et qu’est-ce qui fonde aujourd’hui les critères de l’excellence esthétique pour l’art contemporain ?

Bourriaud : Les mêmes qu’au temps de Rubens ou de Nicolas Poussin, je ne vois pas en quoi les critères esthétiques ont changé et j’applique les mêmes pour les uns et les autres…

A.D. : Mais quand vous dites… vous parlez de quelque chose que j’ai bien aimé, c’était l’idée de considérer l’œuvre d’art dans son contexte de création et que finalement, il faudrait être un peu comme, je vous cite : « un regardeur idéal possédant les idées d’un décodeur universel ? »… Si l’on applique votre idée à celle de la recherche, c’est un peu comme s’il y avait un genre de présidence de la conscience… ou chaque chercheur pourrait être une petite incarnation d’un cerveau global en autogestion que serait le centre de recherche, et qui aurait pour principe de devenir le regardeur idéal… ce qui est la démarche de l’encyclopédie.. La connexion internet nous ouvre d’ailleurs cette possibilité aujourd’hui… c’est ce à quoi l’on tend j’ai l’impression… ou c’est ce à quoi il faudrait tendre et non pas vers la politesse d’invitation d’autres traditions… c’est ce que vous dites ?

Bourriaud : Oui tout à fait, il y a deux figures qui sont en diptyque ici : il y a d’un côté une sorte de politiquement correct, qui est très utilisé dans la pensée anglo-saxonne d’aujourd’hui et qui consiste à reconnaître l’autre en tant qu’autre, et du coup, en le fixant dans son identité…

A.D. : Donc vous critiquez Charles Taylor quand vous dites cela ?

Bourriaud : Absolument… je ne crois pas, c’est un point de vue très américain, en fait, Charles Taylor… et en fait ça ne fonctionne pas pour les Nords Américains, ça ne fonctionne pas non plus pour les minorités… je ne pense pas que les Chinois soient une « minorité » aujourd’hui, voilà, c’est ça ce que je voulais dire, moi je pense qu’il faut les reconnaître, et reconnaître la culture Chinoise, non pas en tant que minorité, en tant qu’autre, mais en tant qu’entité à part entière, dans un jeu totalement horizontal dans lequel il n’y a pas d’arbitre : la structure occidentale n’est pas sécurisée par un arbitre entre des « autres » qui seraient condamnés à ce statut là… moi je crois davantage à la traduction… moi je pense qu’il faut traduire aussi la culture américaine, il faut pas simplement la prendre comme quelque chose de naturel ou de normal, ni encore moins de normatif, mais la replacer à sa juste place comme une configuration culturelle parmi d’autres… donc on est là dans la traduction, c’est à dire là dans l’égalité des langues, et certainement pas dans une espèce de courtoisie post-moderne, qui consiste à laisser une place prédéterminée à l’autre avec un grand A.

A.D. : Et l’autre il se voit aussi au sein d’un même pays par exemple… vous voyez en Inde, la problématique qu’il peut y avoir entre les cultures rurales et les cultures urbaines, quand on invite un danseur traditionnel de la « folk culture » comme ils disent, danser sur des scènes urbaines on est bien aussi dans la politesse…

Bourriaud : Maintenant, il y a un effet de contraste qui est assez fort, entre le Bihar et Delhi, ça c’est évident… mais cette contradiction là, elle se joue à tous les niveaux dans quasiment tous les pays du monde… ce n’est pas spécifique ni à l’Inde, ni à l’Amérique du Nord… on est en permanence… je dirais on est entré dans une période de renégociation des rapports entre les différentes strates culturelles… on ne peut plus se contente, par exemple, de parler de « haute culture » et de « basse culture » comme le font les américains « high » « low », c’est une vision binaire qui me parait dépassée, en fait de ces strates culturelles, et on ne peut pas non plus penser, tout aussi binairement, qu’il y a d’un côté la culture, la culture normale, et de l’autre côté, l’Autre… ce genre de dichotomie, de structure binaire qu’il faut essayer de démonter partout.. alors que pourtant le post-modernisme se présente comme l’adversaire du binaire, mais partout, il a reconstitué le binaire, en fait…

A.D. : C’est pour ça que vous parlez d’alter-moderne, parce que l’alter, c’est à la fois l’autre et c’est à la fois le multiple…

Bourriaud : C’est le multiple, c’est l’horizontalité de choses… l’alter, le mouvement alter-mondialiste a ceci d’intéressant que d’avantage que d’être dirigé par une thèse globale, par un dogme, il est l’effet de luttes locales, qui prennent des caractères extrêmement différents les uns des autres, et qui ne pourraient pas s’illustrer par une seule idée… sinon, cette défense de la singularité, cette défense de la capacité de chaque communauté quelle qu’elle soit, qui n’est pas forcément nationale, de vivre comme elle l’entend et ça, ça me paraît plus intéressant, et c’est ce schéma là qui fonde ce que j’appelle l’alter-modernité

A.D. : Merci.

Entretien au café du Passage, 10 rue de Charonne à Paris 4ème arrondissement, le 14 janvier 2010


Bombay 17h30 train de banlieue

Posted: May 1st, 2010 | Author: A.D. | Filed under: CARNETS - fragments | No Comments »

La femme qui se tient à la barre du toit en face de moi fait un signe de croix, elle prie le ciel que personne ne dépose de bombe dans le train. Fin de journée, les femmes fatiguées rentrent chez elles, moins fatiguées qu’en plein été sans doute… il fait encore frais au mois de février. Je me dirige vers Juhu… la ville dorée, où les milliardaires indiens pavanent sous les objectifs des photographes paparazzi venus recueillir de quoi remplir les pages des magazines people.

Ganapathi