Sur la production des savoirs

Posted: November 23rd, 2009 | Author: A.D. | Filed under: ANTHROPOLOGIE — réflexions croisées sur un monde qui bouge | 2 Comments »

Après avoir passé les quelques heures d’un matin de Noël sous la neige, à surfer sur les pages de divers journaux en ligne qui m’offrent désormais (je m’en délecte), la possibilité de lire la presse dans toutes les langues et sans avoir à sortir de chez moi, il m’apparaît en conclusion à ma matinée de double promenade — intellectuelle et virtuelle — qu’il serait devenu peut-être plus difficile à notre génération qu’il ne l’était à la génération précédente de produire un texte de sciences sociales qui ait du sens. Pourquoi ? Non, je ne me suis pas abîmée dans un sentiment de nostalgie — un genre de maladie de la mémoire qui m’empêcherait d’apprécier la valeur du présent et me ferait dire : “c’était mieux avant”, car avant selon moi, avant, c’était pareil : différent de la génération précédente. Je me permettrai cependant de relever les quelques faits qui me sont apparus ce matin pour faire partager l’imbroglio sémiotique dans lequel je me suis engouffrée en cherchant, modestement mais avec peut-être trop d’enthousiasme, à transmettre ce que j’avais compris des pratiques indiennes du théâtre :

D’abord, les années soixante ou soixante-dix puis quatre-vingts et quatre-vingts dix ont produit une quantité d’ouvrages réellement significatifs dans le domaine des sciences sociales : dans toutes les universités, les départements publient des revues, magasines, collectifs d’articles, ouvrages… Puis, parce que la fin des années quatre-vingts dix ou le début du nouveau siècle, et l’avancée de ce que l’on nomme « la démocratisation des médias » nous ont exposé à la production d’informations digitales : la possibilité de créer des savoirs sur de nouveaux supports — tels les films documentaires sur DVD, enregistrements d’entretiens divers sur CD ou en vidéo, les publications d’articles sur internet, les blogs, le microblogging — nous assistons désormais à la formidable fondation et à l’actualisation de banques d’images et de bases de données qui circulent en tous sens et à tout va mais surtout de plus en plus vite. On ne sait d’ailleurs jamais vraiment d’où viennent ces données ni où elles vont : qui sait où sont précisément stockées les bibliothèques en ligne des universités ? qui les partage ? qui y accède ? qui les contrôle ? qui les alimente ? etc…

Aussi, et je reprends ici mon exemple, fil conducteur de ma pensée divergente : pour être capable aujourd’hui et dans un temps record — que l’on veut toujours plus court — de produire un texte qui explore tous les types de matériaux sur un sujet aussi vaste que « le théâtre en Inde »  (il faut désormais être capable d’écrire une thèse en trois années d’études, là où à la génération précédente, l’on nous en accordait dix) en plus d’être capable d’un extrême effort de concentration et d’une force de travail quasi surhumaine, de garanties financières sans failles et d’un esprit de synthèse à toute épreuve : il faut posséder à mon avis, une certaine dose d’hypocrisie … Hypocrise pourquoi ? car le temps qui nous est désormais accordé nous demande de fermer la porte à la richesse de la recherche et à sa motivation première : la curiosité. Cette même curiosité qui nous égare et nous laisse vagabonder jusqu’à la découverte inattendue ou parfois l’aporie — qui nous permet qu’on le veuille ou non, de toujours mieux savoir où nous en sommes — selon la merveilleuse méthode de Walpole sans laquelle à mon avis il n’y a pas de recherche : la serendipity. A partir du moment où l’on nous demande de devenir des membres exécutifs, capables de répondre en un éclair à des questions aussi vastes que la la place de la philosophie indienne dans le théâtre contemporain du Kerala, l’implication de la métaphysique hindoue dans la fondation de l’esthétique keralaise moderne, la structure du corps de l’acteur son traitement et ses techniques dans le théâtre malayalam, l’étude des techniques et de outils de mise en scène, le travail de la voix de l’acteur, l’écriture collective d’un scénario, l’entraînement physique et mental d’une troupe, les revendications politiques d’un metteur en scène, l’histoire politique d’une région, la recherche esthétiques des artistes, l’histoire esthétique d’un genre théâtral qui n’est jamais isolé mais fait partie d’une ensemble plus vaste que l’on doit aussi connaître : autant être bien assis sur des certitudes positives et des montagnes d’ignorances que l’on prendra soin de recouvrir de papier de soie, pour faire “chic”.

Car il n’est, à mon humble point de vue plus frêle esquif que celui des aventuriers de la pensée qui se perdent dans des salles obscures de musées ou de bibliothèques, de cinémas d’art et d’essai, à la recherche de pièces rares alors que la vie bat son plein à l’extérieur, qu’elle est là, qu’elle brille, qu’elle braille même, qu’elle nous empêche de tenir les mille et un fils de notre petit ouvrage précieux — alors il faut rester concentré avec la patience de l’artisan : ne pas se laisser choir de son petit cheval courage qui nous fait traverser les eaux de la connaissance au pas… tout doucement … et sans aucune autre rétribution que de voir s’achever son oeuvre qui parfois se révèle de piètre importance, car au fond, à quoi bon ? La thèse ne sera jamais lue que par une dizaine de lecteurs si elle est moyenne, une centaine si elle est très bonne.

… Rien ne sert de courir, il suffit de partir à point…

- « Oui da ! mais partir où ? pour aller où ? »

Le fond (iconographique et documentaire) semble désormais si vaste… d’autant plus qu’on peut le considérer d’un seul coup, en quelques clicks… il devient ainsi difficile de lui donner un sens, pour la bonne et simple raison qu’il est quasiment impossible et au premier coup d’oeil de distinguer le “vrai” du “faux”, le “bon” du “mauvais” ou tout simplement, ce qui nous est utile de ce qui nous encombre. Les producteurs de savoirs d’aujourd’hui sont peut-être devenus les tailleurs de diamants de la profusion de la production cognitive ; et les plus habiles sont tels les sophistes de Socrate, ceux qui savent faire briller davantage leur production : il s’agit de la mise en valeur “cybernétique” de son travail, “to be on the same page” comme l’on dit à Harvard. Avec un certain recul, le relativiste me dira : “à chacun son sens”. “Ce texte que tu trouves mauvais ou scandaleux, un autre le trouvera peut-être bon ou révolutionnaire”. Oui mais alors, si personne n’est plus en position d’évaluer la production des savoirs : “à quoi bon” les produire ?

J’illustre : à peine se penche-t-on avec précision sur l’observation d’un magnifique petit coquillage qu’un génie malicieux, ou alors la pure naïveté de l’enfant rêveur, vient troubler notre paisible contemplation pour tourner notre regard vers le ciel :

-       « et cette étoile, tu la vois ? »…

-       « oui, elle appartient d’ailleurs à la constellation du crabe » répond l’homme qui sait.

Et l’enfant qui ne sait pas — mais qui sent — de répondre : « crois-tu que son nom ait quelque chose à faire avec le crabe mort que tu vois, là, à côté de ton petit coquillage ? »

Il en est de même avec la profusion de textes et de mises à disposition des informations : les liens qui les unissent les uns aux autres sont multiples et parfois accidentels. Et comment savoir aujourd’hui qui écouter ? et qui les écoute ? Alors qu’on peut désormais tout dire et sur n’importe quel support : audio, vidéo, blog, papier… Faudrait-il s’offrir d’autres cerveaux branchés par firewire pour être capable de suivre la production des savoirs ?

Je me souviens de mon professeur d’Hypokhâgne qui me répétait souvent l’importance d’une tête bien pleine dans une tête bien faite. Pour sûr aujourd’hui la tête est pleine, mais pleine de quoi ? et comment peut-elle avoir une chance de se faire si tout est produit sans aucune chance de hiérarchisation ? Et si c’est Google qui hiérarchise aujourd’hui, est-ce que ce n’est pas le Léviathan de Hobbes qui se met à nous gouverner ?

… Aleas de la pensée voyageuse : Aporie de la modernité ?

Fatiguée par le bouillonnement habituel de mon trop de questions sans réponses, je ne peux m’empêcher de me demander alors pourquoi il faudrait prendre la peine de tout systématiser ? les choses ne fonctionnent-elles pas déjà d’elles-mêmes ? Dans son incipit au Totémisme Aujourd’hui Lévi Strauss cite Auguste Comte :

« … les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel, sont, de leur nature, essentiellement invariables et communes, non seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux que nous appelons réels et chimériques : elle s’observent, au fond, jusque dans les songes… » (Comte, cours de philosophie positive)

Ainsi, même si je m’égare en genre d’ambages lumineux, je demeure toujours sujet d’obéissance des lois de du monde : sujet passionnant d’observation pour un prochain curieux qui s’appliquerait à le postuler et à m’observer : me voilà sans réponse, mais sauvée : j’existe au monde ! Est-ce que cela ne suffit pas ? Car à force de “produire des savoirs” sur tout est n’importe quoi, production qui n’est souvent que le voyage des opinions d’une forme idéelle à la formulation d’un discours, ne serions-nous pas déjà en train de tomber dans le cercle vicieux de la pensée qui s’observe penser si bien décrit par notre cher Camus :

“Ce cercle vicieux n’est que le premier d’une série où l’esprit qui se penche sur lui même se perd dans le tournoiement vertigineux.” (Le mythe de Sisyphe, 1942)

Selon l’idéaliste qui lui aussi aime à se perdre parfois, peut-être vaudrait-il mieux postuler — ou rêver ? — puis expérimenter la forme plus tard : transformer l’idée en texte, puis l’inscrire dans la réalité dans un dialogue que mon je partage avec ton je, mon tu. Car plus d’un monde est possible si mon je et ton je ne tombent pas d’accord… en effet, si je dis tu de ton je, c’est bien pour la simple et bonne raison que je fais primer ma perception du monde sur la tienne, conférant à mes sens qui m’ancrent dans mon ipséité, les fondations de mon identité. Or, si je postule, où est mon je ? ici, dans moi, ou ailleurs ? dans un genre de ciel (sans Platon) entre toi et moi ? et d’ailleurs : mon je est-il seul ? ne puis-je avoir moi-même un tu avec qui discuter, dialoguer, au sein de mon moi ?

Si « comprendre, c’est avant tout unifier », et si « tout commence par la conscience et que rien ne vaut que par elle » (ibidem), le seul désagrément de l’exercice est force de constater le permanent décalage entre ce que nous imaginons savoir, et ce que nous savons réellement : Peut-on réellement savoir quelque chose ? Qui peut répondre avec certitude qu’il sait ? Cependant, une chose est sûre : je veux ! je veux susciter des paradoxes, je veux savoir davantage, je veux repousser le rocher de mon ignorance chaque jour davantage, et ce, même si c’est pour le voir retomber dans l’abyme chaque soir. Je veux produire, je veux conquérir. Mais puis-je conquérir le savoir tout en unfiant le sens du réel ? Unifier ma perception et ta perception ? Je ne sais pas, et c’est sans doute pour cela que je continue. Plus je me perds, plus j’avance ?

J’aime cette définition que donne encore Camus :

“Penser, ce n’est plus unifier, rendre familière l’apparence sous le visage d’un grand principe. Penser, c’est réapprendre à voir, à être attentif, c’est diriger sa conscience, c’est faire de chaque idée et de chaque image, à la façon de Proust, un lieu privilégié.”

Et comme le rappelle humblement l’artiste philosophe, la recherche de la connaissance est une attitude, non la consolation à un savoir perdu — ou en train de se perdre. Etre chercheur c’est avant tout avoir une attitude de chercheur et pas simplement chercher à combler ce vide de l’ignorance dont on se sent parfois envahi. ”Envahi par le vide”, une contradiction ontologique ? si le néant n’est pas, comment pourrait-il envahir ? c’est pourtant bien ce à quoi tente de répondre notre société de consommation qui voudrait que l’on pourrait tout acheter pour devenir meilleur. Sans me perdre dans ce détour là — les atours du tout achetable-jetable — c’est alors de manque qu’il faudrait parler : du manque de l’autre. De cette nature que je ne suis pas et qui suscite en moi suffisamment de passion pour que je la poursuive telle une fièvre… “Lapin chasseur ?” rien ne nous empêche alors de nous couvrir du manteau de la dérision, pauvres esprits que nous sommes, rendus à l’évidence de notre petitesse… Les mendiants sont orgueilleux nous rappelle si justement Albert Cossery, et apparemment, il serait grand temps de s’en souvenir.

Mais comment fait-on, alors, pour produire des savoirs ? construire des théories, grandir, avancer, perdurer ? Popper le dit justement dans son ouvrage aussi gros qu’une brique et dont toute jeune fille pourrait s’armer lorsqu’elle a décidé de sortir s’aventurer la nuit dans les rues de la Capitale. Conjectures et Réfutations : Il faut avancer des théories, des conjectures, puis, les réfuter. Voilà sans doute pourquoi je parle à plusieurs voix, et mon acte narratif, mon acte créatif, le discours que je me tiens à moi même dans l’espoir de le partager avec un autre, s’inscrit telle une polyphonie des mes différents êtres, qui se contredisent par couches successives. Moi l’occidentale, moi l’orientale, moi la toute blanche, moi la nègre debout, moi l’artiste, moi l’ethnologue, moi la novéliste, moi la chercheuse… etc… C’est moi qui parle, mais je te parle à toi mon autre. Toi qui ne fait jamais que représenter ce petit morceau d’humanité qui me ressemble et me retient que l’on nomme société.

“Société, tu m’auras pas” chantait Renaud, et en ces quelques mots il prouvait déjà là qu’il était fait comme un rat. Car sans elle, pas de nous. Pas de toi pas de moi. Sans ce gigantesque reflet de notre conscience multiple qui s’élève au-dessus de nous tel un Léviathan, rien. Pas de combat pour la liberté, lutte pour la reconnaissance, création d’espaces (nouveaux) de dialogues.

On en parvient là au point qui fait problème dans ce qui m’intéresse : le théâtre. Le théâtre est sans doute un peu de toutes ces choses que je viens de détailler plus haut. Il est humain, “profondément humain”, il est pratique de liberté, création d’espace de dialogue et lieu de résolution des conflits. Il est espace d’entraînement pour le corps et l’esprit, régi par les lois de la morale ou de l’esthétique d’une époque : il est témoin de l’évolution d’un société. Je ne cesse de m’en écarter pour mieux y revenir, car le théâtre est histoire d’hommes. Et le théâtre indien contemporain est l’histoire politique de cette Inde en train de s’écrire sous les lois sa propre narrativité, le roman fleuve de la grande Bharat qui, comme toute épopée s’invente à mesure qu’il se lit.

Ici commence le début de ma thèse.


Sur l’effort de l’acteur

Posted: November 21st, 2009 | Author: A.D. | Filed under: PERFORMANCE — théories et pratiques | No Comments »


Le cinéma reste un tout autre exercice de style que le théâtre. Car le temps est découpé en prises. Et à chaque prise il faut faire l’effort de se concentrer de nouveau. Le personnage grandit ainsi par à coups. Coupé… On recommence, il faut reprendre la même position, le même mood et la même expression. Il faut se concentrer. Parfois la prise est bonne mais c’est pour un détail technique que l’on coupe et reprend, encore.

Il faut attendre, et parfois des heures durant en plein soleil ou sous la pluie pour que les exigences du metteur en scène soient exaucées. Il faut se plier à l’œil de la caméra, donner le meilleur de soi au cours du bref instant qui est accordé à la performance. Et l’expression est directe, de l’œil du caméraman au corps de l’acteur.

Il n’y a pas d’après, de dehors, de demain ou de quand dira-t-on, il n’y a que le moment magique de la prise qui compte.

« je te veux » voilà ce que souffle l’œil du metteur en scène à l’acteur qui concentre toute son énergie pour susciter cette lumière dans l’œil de son premier spectateur… et l’acteur en soif perpétuelle de reconnaissance de son image se laisse prendre au jeu de la dialectique du désir : il désire le désir d’autrui… (Sartre, l’Etre et le Néant)

Tout ce qui compte au moment du tournage, c’est le désir du metteur en scène, c’est lui qui dirige le travail de l’acteur.


Bonjour théâtre

Posted: November 20th, 2009 | Author: A.D. | Filed under: PERFORMANCE — théories et pratiques | No Comments »

arts de la scène et autres fantaisies ludiques de la rue,

que les amateurs prennent place et s’installent confortablement sur le seuil de l’échange d’idées prononcées, par écrit en attendant la publications de podcasts, sur les théâtres, ces arts éphémères qui m’occupent autant par principe philosophique que pour leur expansion esthétiques, créatives, développements physiques, acceptations sociales, encrages géographiques…

les théâtres, un objet de rêve… l’objet de mon rêve de jeune chercheur…

théâtre je t’écris, je te photographie, j’essaie de te saisir… de toi à moi, une danse de possession…

rideau